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Un jour de travail, Un dessin moche sur Paint

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Les Larmes D'Eckhart Muller

Les Larmes D'Eckhart Muller



« Le temps est un enfant qui joue en déplaçant les pions : la royauté d'un enfant ».
Héraclite – Fragment 130 – Rapporté par Hippolyte – Réfutation de toutes les hérésies ; XI 9,4.


Faut-il fuir très, très loin vers les montagnes ?
Le maître assis dans l'herbe ne se posait plus la question. Elle tournait seule dans le creux de sa tête sans pouvoir trouver d'issue.

Sans cesse.

Tant et si bien qu'il finit par se dire que sa tête était un pré en feu, et son âme un ruminant affamé, ne parvenant à déglutir.

Devant lui, loin de ces préoccupations, des enfants jouaient aux osselets.

Le vieil homme les regarda, dénudé de tout, rongé par d'insondables mystères, avant de s'écrouler dans l'herbe. Il se passa une seconde d’éternité avant qu'une pensée fugitive lui traverse l'esprit, comme la foudre écartèle les arbres. Il la chassa au loin, rigolant doucement, avant de se figer, immobile dans la terre, les yeux pétrifiés sur l'horizon.

Un léger vent d'été caressa ses cheveux. Le temps avait repris son cours, les enfants continuaient à jouer, innocents de leur génie, mais une ombre surplombait leurs jeux. Le maître se tenait là, captivé.


Au même moment, à des milliers de kilomètres, Bernard Mazel se réveillait en sueur. À côté de lui, une dinde sans nom ponctuait les fracas de sa nuit par d'interminables ronflements. Bernard était nerveux, il venait de faire un cauchemar sans fin où il chutait sans pouvoir crier d'un tonneau sans fond.

Dans quelques heures à peine, il devrait pourfendre le voile islamique à la télévision. C'était une chose qu'il avait l'habitude de faire, de manière décontractée, la chemise ouverte sur son torse imberbe. Le philosophe avait transpercé bien d'autres dragons avec l'épée de l'humanisme.

Mais aujourd'hui, il tremblait d'une manière si inhabituelle, qu'il se mit à répéter les contours de son discours jusqu'à la lie. Jusqu'à ce qu'ils forment une sorte de litanie secrète et salvatrice.

Il savait pertinemment qu'il ne se rendormirait pas, il resterait seul avec sa conscience, avec les gargarismes sans nom de la belle endormie pour toute éternité.

Quand le réveil sonna, vers 10 heures, il crut qu'il allait mourir. Il pataugea, ivre de sommeil jusqu'au taxi qui l’amena pantois sur le plateau de France 2.

Face à lui, des femmes voilées accompagnées d’intellectuels hystériques, attendaient patiemment leur tour. « C'est bon Bernard, ça va être du gâteau » lâcha-t-il dans sa tête engourdie de fatigue.

Le présentateur au brushing impeccable présenta poliment chacun des intervenants et les caméras se tournèrent vers l’étalon de la philosophie.

Rassemblant sa mekkis pour l'hécatombe, Bernard fut surpris par un léger vertige qui le fit hoqueter, l’empêchant de parler. Sûrement un relent du tonneau sans fond pensa-t-il... J’aurais souhaité qu’il le pense du moins, qu’il se voit hanter par les grecs, par d’innommables Danaïdes. Au lieu de ça, il toussota grossièrement et se dit qu’il n’avait pas beaucoup dormi.

Il faisait peine à voir, tant et si bien que le présentateur dut reposer sa question, lançant des regards inquiets à la caméra.

« Bernard Mazel, pour vous, la république est-elle en danger lorsque les femmes finissent par être voilées? ».

Le Don Juan de la philosophie s’apprêta à dégainer la salve tant attendue... Mais au lieu de sa diatribe, maintes fois répétée, il répondit en tout et pour tout :

« Ce qui dérange les nombreux, ce n'est pas tant que les femmes se voilent, mais plutôt que la vérité puisse leur être voilée ».

Il cligna des yeux, incrédule, avant de confirmer : « Voilà tout ».

Une chape de plomb frappa le plateau.

Le présentateur se demanda un temps s’il n’avait pas basculé dans une autre dimension. Il lança un regard perdu et désespéré face caméra, avant qu'on ne lui hurle dans l'oreillette de continuer.

« Oui, mais les femmes dans tout cela M. Mazel ? »

Le pyromane du logos éteint étouffa un hoquet avant de reprendre :

« - Je déterrerai votre totem du cimetière de vos consciences, de sorte que vous ne puissiez plus vous condamner dans l’autre. J’ôterai le voile qui protège vos yeux pour vous rendre à la vie.

- Mais... Mais les femmes M. Mazel ? ».

Le présentateur n’en revenait pas. Il s’accrochait pourtant, il ne lâchait rien. Mais Bernard ne répondait pas...Il ne répondrait plus d’ailleurs : il venait de s’écrouler sur le plateau.

La bête avait vaincu presque malgré elle. Le toréador de la morale s'était effondré aux portes de l'arène : un mince filet de bave coulait aux commissures de ses lèvres menteuses.

Il y eut un tohu-bohu général, on fit venir les secours, et l'émission se termina dans le chaos. Demain, on pourrait remonter la pente. La télévision n'est pas un noble sport. Si les taureaux ne finissent pas dans le sable des Colisées, on les amène à l'abattoir.

On rattraperait le coup, tôt ou tard... En attendant Bernard s'en allait dans ce suintement confus de fin d'été.

Il avait quitté la mélodie ubuesque de sa compagne pour le sifflement de l'ambulance qui s'enfonçait dans la nuit.

Reprenant doucement ses esprits, il se dit qu'il avait fait la pire émission de sa vie. Il mit ce passage sur le compte du surmenage. Il fallait se reposer, recoudre ses plaies. Laisser le temps recouvrir lentement cette humiliation.

Dans quelques jours, après deux catastrophes au journal télévisé et autant de coups de marteau sur la chair flasque de leur lobe préfrontal, les gens auraient le crâne en feu. Tous oublieraient.

C'est cela. Du temps.

Il lui fallait du temps.


Le temps est une chose étrange lorsque l'on est insomniaque. Tous les mystiques devraient l'être au moins une nuit pour maudire l'éternité.

Tapi dans la lumière, au fond de sa chambre d'hôpital, Bernard Mazel percevait les échos d'un monde flou qu'il ne comprenait plus. Cela faisait cinq jours qu'il n'avait pas dormi.

« Le monde pleut » avait-il lâché aux médecins de plus en plus inquiets de son état.

Non ! Définitivement non... Cela était ridiculement criminel cette conscience sans limite de soi…Cette vie sans oublie... La lucidité ratatine tout de manière grotesque.

Après son passage télévisé, il avait reçu un coup derrière la tête, et maintenant, tout n'était que vertige.

La belle était partie ronfler dans le silence d'un autre, des feux follets remontaient subrepticement du silence des Colisées et il n'avait reçu pour seul témoignage que des messages confus qui oscillaient entre l'inquiétude et la remise à l'ordre.

« Merde, j'ai failli crever quand même ! ».

Bernard laissa retomber ces plis oppressants sur le sol et fixa le plafond d'un œil morne et fatigué. Derrière le crépitement du mur, il crut deviner le vrai visage de Dieu, empourpré de terreur. Une chose qui le fixait d'un œil dur, et qui attendait.

« C'est terrible... Le temps hurle. Il se distord jusqu'à l'agonie. » Le pauvre homme était en enfer.

Il reprit son souffle pour ne pas disparaître dans son angoisse.

« Il n'y a plus rien désormais. Ni passé, ni futur. Rien... Rien d'autre qu'un éternel présent qui gémit. Je l'entends gémir... Du moins ».

Il prit une dernière inspiration et il lui sembla que toute la réalité disparut, comme amputée de lui-même. « Tout ce qui est moi est en train de s’éparpiller dans le chaos. S’il me reste assez de forces j’irais me réfugier dans le temple de ma folie pour ne pas disparaître».

Et il en fut ainsi, pour un temps qui fut aussi court qu'une éternité et aussi long qu'une seconde.

Pourtant un jour d’orage, quelque chose s’embrasa dans la nuit de son esprit.

Un rêve fou, en feu, l’expulsa hors de ce long coma onirique, consumant les ténèbres qui le rongeaient alors. Il émergea dans la nudité de sa conscience avec l’étrange impression d’être de nouveau soi.

« Mon dieu, il faut que je fasse quelque chose avant de redevenir fou… Avant que les ténèbres ne reprennent leur droit ».

Il déborda de son lit embrumé de fracas et se mit à déambuler dans les dédales de l’hôpital, cherchant dans l’obscurité de quoi le relier vers la civilisation.

Après une courte errance nerveuse, il se rua vers une cabine téléphonique publique, vestige d’un monde qui n’existe plus que dans le temps des hôpitaux et des abattoirs.

Il composa un numéro de tête, le cul à l'air, dans le murmure des murs malades.

Derrière la fenêtre tapie dans son dos, le ciel vomissait des torrents de pluie que rien ne semblait pouvoir consoler. Si ce n’est cette lune, grivoise, qui répercutait sa poésie sur la face laiteuse de ses fesses. Bernard les gratta allègrement, attendant un déclic qui ne venait pas.

Enfin on décrocha - d’outre rêve - et le rêveur incendié balbutia un nom qui éclata dans le chaos.


Le lendemain, un homme fit le déplacement.

Il se dégagea de l’aube qui pénétrait l’hôpital pour plonger dans le sourire acerbe de la standardiste. Il avait beaucoup vieilli, mais elle le reconnut tout de suite. Malgré son âge, il avait gardé une certaine candeur, une certaine naïveté qui se profanait dans des relents de nervosité parasite.

Elle lui donna un numéro de chambre et il partit rejoindre un homme à l’allure grave, aux cernes en fleurs sur le visage.

La standardiste les observa de loin, un brin rêveuse, amusée de voir le médecin chef dilapider quelques messes basses ténébreuses aux oreilles d’un vieillard en ébullition.

Des bribes en ressortirent confusément, je vous les retranscris telles quelles : « bouffé délirante, perte de la réalité, effondrement narcissique ».

Enfin, il y avait ce nom « Eckhart Muller » qui revenait hanter la conversation comme une mélodie obsédante, un tic parasite gavé de terreur.

La sonnerie du téléphone fit sortir la jeune femme de sa rêverie. Le réel avait reprit son cours, il frappait à la porte : les deux hommes s’étaient échappés dans les couloirs et au bout du combiné, un patient impatient lui hurlait des fragments de poésie vulgaire au visage.


Bernard baignait dans l’obscurité quand il entendit le chariot du petit déjeuner couiner dans les couloirs. Un léger frisson lui parcourut l’échine.

« Que je déjeune ou que je lèche les murs, quelle importance ? Tout ici a le même goût. Tout est fait de la même matière. » Un pétrole acre qui dégouline en nous, songea Bernard. Depuis toujours.

On naît ici, on meurt ici. On ne s'échappe pas... L'hôpital est partout.

La vie n’est qu’un intervalle grotesque entre ces deux extrémités. Une fuite vers nulle part censée nous sauver de cette matrice désespérante.

Mais cette chose nous rattrape, elle est omniprésente : elle nourrit nos rêve, oppresse nos jours, elle dévore nos intérieurs en les tapissant d’ocre noir.

Peut-être ne sommes-nous jamais sortis d'ici d’ailleurs… et que tout ça ne pèse pas plus qu’un mauvais rêve. Ha… Notre folie pour un mauvais rêve. Quelle ironie ! ».

Il eut un haut le cœur et tourna sa tête de dégoût vers la fenêtre. De là il pouvait entrevoir le jour frapper timidement aux stores de sa chambre.

« Je devrais peut-être ouvrir la fenêtre et me jeter dans le jour. ». L'image le fit sourire un instant. Mourir en voyant le jour, n’est ce pas au final notre condition commune ? Puis il se dit que ça n'en valait pas la peine.

« De toute évidence je serais mort d’ennui avant d'atteindre les stores... ». A vrai dire plus rien ne valait vraiment la peine...

Un grincement mit fin à ses pensées. La porte de la chambre 404 s’ouvrit et un filet de lumière lui éclata les yeux. Mais au lieu de l’infirmière à l’infâme bouillie, deux hommes se tenaient là.

Bernard s’arracha du lit pour déchiffrer le code de ces visages connus, bordés par l’aurore.

« Je vous écoute » lui dit simplement le premier.

Le psychotique synopien plissa des yeux, s’efforçant de trouver quelque chose à dire, mais rien ne vint. Alors, lassé, il se rallongea dans son silence.

L’ami reprit :

« Vous m’avez appelé hier. Vous m’avez dit certaines choses…intimes. Des détails qui m’empêchent aujourd’hui de trouver le repos.»

Bernard soupira. C’était un comble. Cela faisait plus d’un mois qu’il n’avait pas dormi, tenant en joue l’oppression de sa folie, et voilà qu’un zigoto morcelé de brume venait lui reprocher d’avoir troublé son sommeil. La vie revient parfois comme une gigantesque ironie cosmique qui doit faire marrer Dieu dans les ténèbres.

« Vous m’avez demandé…en privé. Alors je suis venu ». Bernard cligna des yeux, incrédule.

« Que vouliez-vous lui dire ? » martela le médecin chef.

Le philosophe prit une grande inspiration, et dans un ultime effort, il parvint à articuler un sublime « Allez vous faire enculer ! » qui s’éternisa dans la pièce.

L’ami semblait confus. Il était venu de loin pour trouver des réponses… et voilà qu’il repartait sur les rotules.

Le médecin lui avait pourtant bien dit hier soir au téléphone, il le lui avait répété jusque dans les couloirs : il ne valait mieux pas se déplacer.

A la place de l’homme qu’il avait connu il y avait une maladie. Et cette maladie l’avait dévoré.

Mais il n’avait pu l’entendre, ni l'accepter, alors il avait construit une fable qui contredisait le réel. Celle du coup de téléphone à quatre heures du matin. Celle d’un homme qui sort de son néant pour déblatérer métaphysique le long d’une nuit d’orage…Le long d'une nuit sans fin.

C’était toujours la même histoire... Et les histoires, justement ça lui foutait le vertige.

Que peut-on faire contre l’illusion ? Peu de chose. Que reste-il maintenant ? Tout juste cendres et culpabilité.

Le médecin le regarda longuement, il semblait aussi perdu que son ami. Il finit par poser une main amicale sur son dos, signe de compassion qui signifiait qu'il avait assez donné de son temps à cette mascarade. Il laissa les deux hommes à leurs confusions respectives.

Il y eu alors un long silence que l’homme brisa lorsque la colère remplaça le doute dans son cœur : « Je ne vous crois pas... Vous pouvez berner qui vous voulez avec votre folie mais pas moi. Je sais que vous mentez. » Bernard n'eut pas l’envie de répondre, ce qui agaça un peu plus l’homme orage. « Comment connaissez-vous mes rêves ? Qui vous a parlé de ces visions ? Que savez d' Eckhart Muller ? Qu'est-ce au juste ? ».

Le philosophe le regarda avec des yeux de veaux.

« Je ne sais pas de quoi vous parlez. Et à vrai dire je m'en fous. Laissez-moi dormir ». Ou faire semblant de le faire du moins, pensa-t-il.

Sa colère retomba comme un voile léger sur une terre humide. Était-ce vraiment le même homme ?

Hier il avait eu des mots qui s’étaient plantés dans la chair de sa peau, le troublant à jamais. Il lui avait prêté des clés capables de dénouer des nœuds intimes. Il avait entrouvert des portes qui hurlaient à moitié dans le vide. Et aujourd’hui…

L’ami soupira, il savait pertinemment pourquoi il était là…


Depuis plusieurs mois, il faisait le même rêve.

Inlassablement, il assistait au procès d'Eckhart Muller, un des derniers salauds cosmiques encore en vie. Ce vieux fou avait exilé sa folie pour crever lentement dans la pampa.

Hélas, le sort en avait décidé autrement, et on avait du l’extrader en Europe pour qu'il rende compte de ses actes devant l'assemblée des hommes.

L'ami se trouvait là, dans la salle d'audience du tribunal international.

Pendant ce qui lui semblait être des heures, il assistait à cet étrange défilé, empourpré de deuil et de souffrance.

Et tandis que derrière les vitres de la salle un déluge venait tout juste de se déclarer, il eut l'étrange impression d'être pris dans un imperceptible mouvement qui le tirait en arrière. Pas seulement lui, mais tout semblait régresser autour de lui. A pas de renard.

Au fil des heures, une nature féroce sortait diffuse des conduits climatisés. Des ronces pendaient le long des lustres et commençaient à envahir le parquet.

L'homme se retrouvait peu à peu les pieds dans l'eau, tandis que des lianes commençaient à grimper sur ses jambes. Lorsqu'il se releva, à la pause, il se retrouva à moitié nu, le costume lacéré par les lianes.

Il fila jusqu'aux toilettes, et recouvrit sa nudité d'une serviette qui lui servit de pagne. Au dessus du lavabo, il y avait un immense miroir que la végétation semblait avoir épargné.

« Peu à peu la nature reprend ses droits, et la barbarie revient de la où on l'a chassée ».

Il fut surpris par la naissance d'une telle pensée, et se conduit entre les herbes hautes jusqu'à la salle d'audience.

La séance reprit. Mais quelque chose avait changé.

Le juge était nu, et les témoins portaient des peaux de bête. Il y avait un immense porc sur un autel de pierre, et on avait allumé un feu.

Le juge devenu maître sortit un long couteau de derrière son dos et le porta à la gorge de l'animal.

Et lorsque le sang tomba sur le socle de pierre, se mêlant aux larmes de la salle et aux cris de la bête, l'homme se mit à pleurer.

Ce n’était pas de la tristesse ou du soulagement. Il se sentait comme un étranger parmi cette masse aux mœurs étranges. C’était quelque chose de plus doux, comme la pluie qui tombe. Comme une immense perte.

Une douleur ancienne avait traversé les âges pour se poser là. Presque sur le dessus de son âme.

Il sortait oppressé de la salle d'audience, et retournait jusqu'aux toilettes pour passer un peu d'eau sur son visage en feu. En levant la tête il faisait face à l'immense miroir.

Il le regardait, systématiquement, mais au lieu d'y trouver son reflet, il ne voyait plus que le vide éclatant. Il avait perdu son image.

Il se réveillait alors, en sueur. Avec un peu plus de terreur que la veille, qui perlait sur sa peau.

Lorsque le téléphone avait sonné la nuit dernière, et que Bernard Mazel, son vieil ami, avait réussi à mettre un nom sur ce qu'il le persécutait alors, il eut un sentiment de libération inédit. Une lueur scintillait enfin au bout de cet enfer incompréhensible.

Aux premières heures ses mains lourdes avaient composé le numéro de l’hôpital et bien qu'on lui eu répété une bonne dizaine de fois de ne pas se déplacer, il avait quand même pris sa veste et mis son chapeau pour partir sur la route qui borde l’aurore.


Mais aujourd'hui tout semblait perdu. Bernard Mazel le reconnaissait à peine.

A quoi bon?

Il fit un signe de main aux lambeaux d'homme alités et s’en alla perplexe.

A peine avait il tourné le dos qu'un étrange vertige le fit vaciller. C’était comme hier au téléphone, mais en plus puissant. Il se retourna et vit que l'homme était en transe.

Une énergie étrangère lui faisait balbutier des mots incompréhensibles. L'homme s'approcha au plus près du murmure et Bernard s'agrippa à son col. Il lui hurla :

« Vous pensez que le monde brûle ?

Vous trouvez que la terre est en feu ?

Mais vous êtes l’incendie. Vous êtes l’incendiaire.

Vous êtes l’homme-incendie qui déplore que le monde brûle autour de lui !

Bientôt il y aura l’orage, et vous comprendrez alors que tout est feu. »

Bernard lâcha prise et l'idiot prométhéen baissa les yeux, profondément troublé. Il claqua la porte derrière lui et s'enfuit en vacillant.

Dans le hall d'entrée, quelques mètres avant les portes automatiques, il se mit à toussoter. De plus en plus fort.

Une douleur le lançait maintenant dans le bras, tant et si bien qu’il finit par poser un genou à terre, puis un poing sur son cœur. Il regarda ses mains, elles étaient en sang.

S’il n’avait pas été assailli par un flot d'images énigmatiques - des enfants lançant des billes, une femme s'écroulant aux portes d'un temple, deux prêtres la relevant, un oiseau en feu dans le ciel et une chose visqueuse sortant de la mer pour briser un navire – l’on aurait pu le prendre pour un chevalier se recueillant dans le secret d’une cathédrale.

« ça va monsieur ? ».

La standardiste s'était approchée.

« ça va. Un simple vertige pour faire venir les jolies filles ».

Il se releva et remit son chapeau sur la tête.

« ça marche toujours ».

La jeune femme eut un sourire tendre pour l'homme qui s'en allait en vacillant.


« Je ne sais pas comment dire. C'était comme si j'étais en dessous moi. J'étais là bien sur, mais en dessous. Enfermé en moi-même. »

Il savait qu'il n'aurait jamais du accepter cette invitation. Ses rêves avaient changés pourtant, il se croyait presque sorti de cette agonie.

Eckhart Muller était mort, et à la place du procès et des larmes, il assistait maintenant à l'errance du corps inacceptable, refusé dans chaque pays.

Dans quelques semaines on l'aura enterré dans un endroit sans nom et je pourrais enfin reprendre ma vie, se disait-il. Et pourtant...

Le téléphone avait sonné, de nouveau... Il n'aurait pas du décrocher, il le savait, mais sa femme avait gueulé... Alors, comme par un lien maudit, André Girard, l'emblème des nouveaux philosophes se retrouvait de nouveau là, impuissant.

« Un témoignage », lui avait on dit. Recueillir la parole d'un ami après son errance dans les ténèbres. Tu parles ! Une mise à mort plutôt.... Vous allez voir quand ça va péter...

Devant lui, un homme harassé, au regard de bête, livrait un combat pour trouver les mots. Bernard Mazel semblait être revenu à lui. Pour combien de temps seulement ?

« Attendez, attendez... J'ai cassé la mine de mon crayon ».

Un journaliste se tenait tout près d'eux. Maintenant recroquevillé sur sa trousse, il cherchait un taille crayon afin de poursuivre cet entretien. Pauvre homme. Témoin silencieux d'un naufrage à venir pensa André.

Tous savaient, mais personne n'avait entendu, ni même l'orage, ou bien encore cette humidité qui se condensait dans leurs mots.

« Haha ! Je te tiens ! »

Hervé Fez était un homme trapu et jovial.

Un petit journaliste qui oscillait entre les chiens écrasés et les foires aux vins régionales. Il aimait cette vie plus que tout. Elle était à son image. Trapue et joviale...

Qu'est ce qui avait bien pu lui passer dans la tête pour réunir ces deux hurluberlus ?

La semaine dernière il écrivait un papier sur la foire à la saucisse de St Nom la Bretèche et puis... Tout avait basculé.

Sa femme l'avait retrouvé à moitié nu, tout en sueur, sur la table du salon.

« J'ai fais un rêve Jeannine. Je sens un truc. Un gros truc. Encore plus gros que la foire au pâté d'il y a deux ans. Il faut que je file ».

Ha ça oui, ils s'en souviendraient ses collègues quand il leur avait annoncé qu'il allait pondre un papier sur Mazel et Girard. « Un témoignage » qu'il avait dit.

Ils avaient bien du rire pendant deux semaines. Jusqu'à ce qu'il décroche l'entrevu, on ne sait comment.

Les rires avaient alors laissés place à l'inquiétude « Heu.. T'es sérieux là Hervé ? Tu vas vraiment faire un papier sur ces deux zigotos ? Ils ne sont pas de ton monde. Tu devrais laisser tomber ». C'était mal connaître Hervé Fez. Il était plus têtu qu'un bourricot.

« C'est bon, on peut reprendre ». Il toucha la mine de son crayon du bout du doigt. Affûtée et tranchante. Parfaite pour l'occasion.

« Vous travaillez pour quel journal déjà ? » demanda André.
« Le quotidien de St Nom la Bretèche pourquoi ? » Le philosophe écarquilla les yeux.

« Non. Non. Pour rien. Reprenons ».


Depuis maintenant deux heures, Hervé Fez les écoutait s’époumoner dans leur jacta sophistiqué, plein de bons mots, gonflés d'orgueil, plus proches du vent que d'un quelconque réel.

Il n'avait pas fumé depuis tout ce temps et commençait à saturer. Quelque chose le poussait néanmoins à continuer, un sentiment qu'il avait dans les tripes, un vieil instinct de journaliste, un sixième sens qu'il lui faisait dire qu'il allait se passer quelque chose d'important.

Mais rien. Strictement rien. Que du vent. De l'orage aussi, qui commençait à gronder, et puis de la pluie. Beaucoup de pluie.

« Bon Dieu. C'est pas tout ça mais va falloir que je me rentre. Demain je dois faire un article sur la nouvelle salle des fêtes. Z'ont pas tout a fait terminé les travaux. J'espère que je ne vais pas me retrouver les pieds dans l'eau avec c't'histoire. »

André s'immobilisa. « Qu'est ce que vous avez dit ? » Son regard était plein de colère et de ressentiment.

« C'est pas pour vous vexer, M. Girard, mais j'ai de la route à faire, et cette salle des fêtes, et bien.. »

Qu'est ce que vous avez dit a Eckhart Muller ? »

« Pardon ? Hervé balbutia. Je.. Je ne comprends pas...

« Je vous ai vu au procès d'Eckhart Muller ... »

« Bon dieu. C'est qui ça encore ? Le chef de chantier ? » André ne prêta pas attention au journaliste, il continua, féroce.

« Il vous fixait avec ce regard de terreur. Celui de Goebbels pour Eisenstaedt. »

La photographie lui revint en mémoire. Goebbels avait un visage indéfinissable, empli de terreur. Cette terreur qui se répercute sur le visage des meurtriers, qui voile le regard des assassins.

« Vous vous êtes avancé vers lui, vous lui avez murmuré quelque chose à l'oreille en cachant votre bouche, pour que les journalistes ne puissent pas décrypter vos mots, et puis il s'est mis à pleurer.

- Je... Je..

- Taisez vous, ce n'est pas à vous que je parle ». Les regards se tournèrent vers Bernard.

Il ne comprenait pas. Hier il avait mangé une soupe aux nouilles comme un con dans sa chambre d’hôpital. Il n'avait assisté à aucun procès et n'avait pas rencontré de dignitaire nazi.

Il ne comprenait pas la colère de son compagnon qui grandissait sur son torse, comme un ruisseau, jusqu'à inonder la chambre. Le pauvre journaliste avait les pieds dans l'eau, il faudrait lui dire, qu'il remonte son pantalon...

Qu'avez-vous dit ? » Hurla Girard.
Fez tira une moue perplexe. C'était vraiment inattendu... Girard pétait les plombs.

Lui, il aurait plutôt misé sur Mazel. Vu son état... Il était tout prêt d'intervenir pour recentrer le débat mais André le devança. Il se jeta avec rage sur Mazel qui éclatât de rire.

« Je lui ai répété la phrase qui tournait dans ma tête ».

Il y eut un long silence. On n'entendait plus que le bruit des pages du carnet de Fez qui tournaient sous son agitation. « Merde... Merde... j'en étais où ? ».

Girard se posta devant la fenêtre, il regarda la pluie balayer les vitres de l’hôpital.
« Que lui avez-vous dit ? » Son ton était tranchant.

« Je vous l'ai dit. Cette maudit phrase qui tournait dans ma tête. "Étant nés ils veulent vivre et subir leur destin de mort, ou plutôt trouver le repos. Ils laissent derrière eux des enfants, destin de mort à naître ((1) Héraclite)."

« Heu... C'est de vous ça M. Mazel ? » Le journaliste était plutôt choqué. Il n'aurait jamais pensé que Mazel serait capable d'accoucher de quelque chose d'aussi beau.

Il n’avait pas la moindre idée de qui pouvait être Eckhart Muller, il n’avait entendu parler d’aucun procès dans les médias, et il ne comprenait pas ce qu'il était venu chercher ici, avec tant de passion. Il nota tout de même : Se renseigner sur Eckhart Muller.

« C'est étrange que vous parliez du procès » reprit Bernard. « Car je vous ai vu également, vous lui murmuriez quelque chose à l'oreille, en cachant vos paroles, à l'ombre des caméras, avant qu'il ne se mette à pleurer.

- Oui c'est vrai. Je me rappelle maintenant ».

Il y eu un profond silence, lourd, pesant.

« Je lui ai dit : heureux les monstres qui ont pu sortir de l'humanité afin de voir le monde tel qu'il était ((2) Cioran) ».

Fez éclatât :

« - STOP. Ok les gars. On fait une petite pause. Le temps de fumer une cigarette. Le temps que je note tout ça et, heu, je vais devoir passer un ou deux coups de fil, et... » Les hommes n'écoutaient plus.

L'eau continuait à monter dans la pièce. Elle arrivait maintenant à leur taille. Seul le journaliste ne semblait ni la voir, ni en subir les effets.

Les deux philosophes étaient calmes, leurs gestes, leurs voix même étaient remplis d'une lenteur inexplicable.

« -Il faut les entendre les nombreux. Sur eux le mal éclot comme une fleur subtile. Toujours à l'ombre du soleil… Ça leur dévore l'épiderme.

-Derrière le jardin paisible, l'arbre secret, la forêt défendue, ça pousse comme une maladie, le long des fêlures, c'est beau comme la terreur, ça sent le vertige, ça fout la nausée tout ça.

-J'ai rêvé de ce que vous appelez le diable l'autre jour. Il poussait dans la nuit, immobile. Le silence m'oppressait mais je me suis quand même approché. C'était quelque chose d'indéfinissable...

-Ce n'était pas cette chose que vous nommez le mal, c'était plus complexe que ça.

-Comme un secret que l'on enterre très profondément dans la terre, mais qui ressort quand même, les jours de pluie.

-Cela reste un rêve, mais, que pouvons-nous faire ? Réellement ?

-Rien...Il faut laisser le mal exister, tout comme il faut laisser venir la pluie. Au risque de vivre à jamais coupé de soi et de se retrouver noyé sous sa propre violence.

-Je suis désolé. »

Hervé Fez était perdu. Il se sentait humide, trempé. Mais pas sale et collant comme en été. Non c'était différent. Il sentait qu'il assistait à quelque chose d'important mais il ne comprenait pas quoi. Pas là, maintenant, tout de suite, mais il fallait noter. Il ne fallait pas perdre ces mots.

Dépassé, il se leva timidement, comme pour ne pas perturber cet instant :

« Je ne comprends pas...

- C'est simple. Plus forte la lumière, plus opaque les ténèbres qui l'accueillent.

Les deux ne s'opposent pas, le civilisé et le barbare forment un couple.

Plus l'un est bafoué, plus il s'exprime dans l'autre, plus il fait sont incommensurable retour, jusqu'à ce que les ténèbres brillent et que la civilisation soit barbarie. »

Une silhouette passa à toute vitesse devant la porte. On aurait dit un vieillard, recouvert de feuilles, avec des arbres qui poussaient au détour de son ombre. Il laissa une traînée verte devant lui qui disparu aussitôt.

La silhouette fit demi-tour vers la porte.

Le médecin chef entra dans la chambre.

« Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Et... qu'est ce que c'est que tout ce bazar dans la chambre ?

- C'est rien monsieur. Juste mes affaires, mes carnet et un peu de pelures de crayon. Je suis journaliste.

- Cet homme a besoin de repos.

- Ho allez soyez chic. Je fais un papier sur la foire au boudin de la commune de St Nom la Bretèche. C'est le parrain de la foire. » Le médecin soupira.

« - Très bien. Je vous laisse dix minutes.

- C'est plus qu'il ne m'en faut. Merci. » Hervé Fez savoura cette victoire du petit journaliste sur la médecine et reprit ses notes.

« Bon dieu les gars. C'est qui Eckhart Muller ? C'est quoi ce truc ?

- C'est une chimère. Rien de plus. Un mauvais rêve.

- J'ai marché longtemps dans la forêt à la recherche d'un monstre et je suis tombé sur un arbre.

- Mais encore ? » Hervé n'en croyait pas ses oreilles.

« J'ai marché vers un monstre qui puisse me donner une idée du bien. Et puis...

- Et puis ?

- Et puis le monstre était en moi. »

Hervé regarda les deux hommes en silence.

« - Je ne parlerai plus maintenant.

- Moi non plus. Le monde doit se taire ».

Il referma son carnet.


« Lorenzo. J'attendais votre appel ». L'inspecteur passa une main dans ses cheveux bouclés tandis que la voix continuait à grésiller dans son téléphone.

« Est ce que ça représente une quelconque menace ? »

Il balbutia un grognement avant de répondre :

« Non. » avant de rajouter « Enfin… Pas dans le sens où vous l'entendez... » Il s’en voulait déjà d'avoir dit ça.

« Merde Lorenzo !» Le commissaire Simon, à l'autre bout du fil, n'en pouvait plus des pitreries de son inspecteur. Pourquoi ne pouvait-il pas faire simple, carré ?

Il fallait toujours qu'il parte dans les nuages. « Je vous demande si oui ou non ils représentent une menace !

- Qu’est ce que vous voulez que je vous dise ? C’est deux vieux qui jouent aux échecs ... Est ce que vous considérez ça comme une menace ?

- Merci. Je veux votre rapport demain sur mon bureau.

- Vous avez reçu les notes ?

- Quelles notes ?

- Celles du journaliste, celles que je vous ai transmises. En urgence...

- Qu'est ce que vous voulez que je fasse de ce truc Lorenzo ? Je le lis à ma femme ?

- Il vaudrait mieux que ça ne sorte pas.

- Pff. Arrêtez de rêvasser. Ce n'est que du charabia.

- Je ne sais pas... Un pressentiment.

- Autre chose à signaler ?

- Non. En fait si. Mais rien d'important commissaire ».

Simon ressentit une vive aigreur dans l'estomac. Il fallait qu'il raccroche. Faire court et concis avec Lorenzo. Ne plus poser de questions. Il allait en claquer à force, sinon.

« ça me rappelle une histoire que mon père me racontait. Ce n'est pas vraiment une histoire, plutôt... »

Le commissaire lâcha un soupir fatigué dans le combiné.

« Dieu et le Diable qui jouent aux pions sur l’échiquier de la vie »

A ces mots le commissaire éclata de rire. « Vous devenez sensible Lorenzo. Allez vous coucher ».


10°

Lorsqu'il rejoignit sa femme, celle ci était déjà couchée. Elle dormait presque. Il se mit à côté d'elle dans le grand lit, la bousculant un peu.

Elle dévoila de magnifiques yeux bleus voilés de sommeil.

« Tu es rentré ? Je n'ai pas réussi à t'attendre... Tu as passé une bonne journée ?

- Oui... Tu sais... La routine.

- J'ai écouté les mésanges qui sont sur l'arbre devant notre immeuble ce matin. C'est la première fois que je les entends ».

L'inspecteur avait levé sa chemise pour se blottir contre sa femme.

« Elles sont là depuis la fin de l'hiver. Je ne les avais pas remarquées avant ». Il l'embrassa tendrement. Elle se recula, intriguée.

« Je ne sais pas comment dire mais. Je trouve qu'il y a quelque chose de changé aujourd'hui. Le monde est plus calme... Plus... Silencieux... »

Il la prit dans ses bras.

« - Tu sais, Julie, je pense qu'il y a beaucoup de choses qui vont changer à partir de maintenant ».


11°

Quelque part, dans un lieu perdu, au fond d'un pays oublié, un vieil homme regarde des enfants jouer aux osselets. Il est assis dans le brouillard et parcourt le fil de ses pensées.

Quatre hommes surgissent de derrière son épaule. Ce sont ses amis députés qui sortent de la chambre.

« On ne t'a pas vu aujourd'hui. Pourquoi n'étais-tu pas parmi nous ? ».

Le vieil homme leur répondit dans un soupir, sans même prendre la peine de se retourner :

« J'avais plus important à faire.

-Quoi ? Jouer aux osselets ? »

Le vieil homme leur sourit

« Oui. Oui... Jouer aux osselets ».

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